03/06/2007

Réveilles toi, nous sommes arrivés

Arrivée dans la nuit glaciale






- « Réveilles toi, nous sommes arrivés ! »

- « Mais où sommes nous ? …
Allons nous changer une fois de plus de train ?
Non, c’est fini, nous sommes arrivés à destination. »

Je suis tout engourdie, j’ai froid, ma sœur Joséphine dort dans les bras de maman.

Dans le hall désert de la gare un couple nous attend.

On me présente le tonton Joseph et sa compagne .
Je ne comprends pas ce qu’ils me disent, ils ne parlent pas comme nous !

Joseph est le frère aîné de maman, celui qui en 1940 n‘est pas rentré avec ses parents , frères et sœurs en Espagne ; car il était condamné à mort par la police franquiste.

Nous avons pris à pied la rue de la République. Par une nuit glaciale. Le Mistral souffle fort, emportant tout sur son passage, désormais il va falloir s’accoutumer !

Nous sommes le 26 février 1954.

La fièvre me fait grelotter, face à la statue de Frédéric Mistral, mon oncle me roule dans une couverture, c’est le début d’une longue série d’angines .

Nous traversons la cité, pour arriver dans un modeste appartement de 3 pièces perchés au troisième étage d’une vieille bâtisse .

- « Bienvenue chez nous ! »

- « Maman, je veux partir, c’est noir ici, et moi je préfère ma maison, pourquoi ?… »

Papa agacé me demande de me taire :

- « Tu dois dormir, demain tu verras, tu seras contente, tu vas apprendre à parler français comme ton oncle et ta tante, tout ira bien soit tranquille. »

- « Maman demain irons nous à la plage ? »

Elle est gênée et ne sait comment dire qu’il me faudra attendre des années avant de revoir la mer.

Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. J’ai mal jusqu’au plus profond de moi.

Oh , ma maison, tu me manques, qu’est ce que je fais chez ces étrangers qui ne savent même pas parler le catalan ?

Ma sœur se réveille en pleine forme et donne un aperçu de sa bonne humeur à la famille, bien malin qui va la faire rester tranquille.

Qu’elle drôle d’idée de m’inscrire dans une école privée !

On m ’a placée au fond de la classe, personne ne s’intéresse à moi. Je dois de parler Français à la patience de mon oncle et de sa belle-fille et aux religieuses le ''je vous salue Marie pleine de grâce".

Nous ne resterons pas très longtemps chez l’oncle.
Le climat devient progressivement pesant, trop de personnes dans un si petit espace.


Maman commence une longue période de dépression :

- « Nous devons trouver une pièce, n’importe quoi, mais nous devons partir d’ici ; » ne cesse-t-elle de dire. 

Mon père fait des kilomètres à pied, de ferme en ferme pour demander de l’embauche.

Les nouvelles vont vite, lorsque la petite communauté espagnole a été avertie de notre arrivée, la solidarité, des gens simples et démunis, est venue à notre secours.

Première surprise :
Lazaro, compagnon d’infortune de mon père, au camp de concentration d’Argelès-sur-Mer puis, au bagne Franquiste, est à Avignon.

Deuxième surprise:
un couple de Villeneuvois, réside ici depuis la guerre civile d’Espagne:

- « Manuel, nous avons trouvé une chambre pour vous. »

Lueur d’espoir dans les yeux de maman.

La campagne aux portes de la ville est belle, de grands jardins, de petites routes, des chemins odorants.

La maison est grande et vieille !

Nous sommes accueillis par une grand-mère, bien plus vieille que les miennes laissées en Catalogne :

- « Alors c’est vous qui cherchez à vous loger ? »
Elle parle moitié français, moitié espagnol, il faut la comprendre, mais c’est vite fait.

- « Oui, même une petite pièce nous conviendrait en attendant mieux. »

- «  J’ai une ancienne remise, si elle peut vous dépanner. Comme vous pouvez le voir il faut pomper l’eau dehors pour en avoir. Elle sort glacée. »

- « Qui entretient le jardin? » demande mon père.

- « Je suis trop âgée pour le travailler, si tu as le cœur à l‘ouvrage, il est à toi. »

Elle vient d’ensoleiller notre vie.


Entassés sur un charreton : une table, trois chaises, deux lits et quelques menues affaires, ma sœur et moi assises les jambes ballantes dans le vide… à nous la nouvelle vie.

- « Et si nous l’achetions cette maison ? » lance mon père .

- « Tu es complètement fou ! Nous n’avons plus d’économies,
Tu es sans travail, sans carte de séjour.
Tu veux que je te dise ? Moi, toutes les nuits, je rêve que je rentre au pays. »

- «  Ne te fâches pas, j’essayais simplement te faire sourire. »

- « Tu oublies qu’en janvier prochain nous aurons un enfant de plus ? Comment allons nous faire ? »

- « Ne désespère pas, je vais trouver du travail. »

Mon père, avait bien prédit : la maison et le jardin, un peu plus tard ils l’ont achetés.


En Espagne, papa travaillait à l’usine italienne Pirelli.

Chef d’atelier à la fabrication des chaussures et des bottes en caoutchouc.

Dans la périphérie d’Avignon, pas d’industrie dans cette branche, il lui faut donc trouver une formation. Il a à choisir entre le bâtiment et l’agriculture. Il est devenu maçon.

Le plus urgent est d’obtenir une carte de travail.
Sans carte de résident, son passeport le prive pour l ’instant du statut de réfugié politique.

La solidarité sera d’une grande efficacité. A la suite d’un stage de formation et d’un contrat de travail dans une entreprise de maçonnerie, les papiers en règle lui ont été délivrés.

Je continue à rêver de ma terre natale en sanglotant dans mon lit chaque soir. Je surprends maman à pleurer elle aussi.


Fini les vacances. C‘est la rentrée dans une nouvelle école publique.
C’est super, nous sommes entre italiens, arméniens, français et les deux catalanes.
Il y a aussi Marie-Paule qui est et restera ma meilleure amie .


Toutes ces communautés ont connu les mêmes galères que nous.
A la maison nous parlons catalan en famille.

Lorsque nous allons faire les courses dans les grands magasins les vendeuses font rougir maman en lui disant :

- « Je ne comprends pas ce que vous dites !  Appliquez vous, parlez français ! »
Ca me rend folle de rage.

Maman a appris ce qu’elle connaît en français à Lectoure.
C’était lors d’une première exode de sa famille , vers la France, pour cause de guerre civile.

À suivre……













Commentaires

Excellent exercice que tu réalises là!!
La suite, la suite, la suite...!!!
Bises

Ecrit par : flo | 17/01/2005

Oui, Alba! La suite, la suite! Vites!

Ecrit par : elma | 21/01/2005

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