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  • FEVRIER, date maudite ?


    Un représentant de commerce et une ouvrière de l’usine Pirelli de Villanova ont eu trois fils : Joseph, Paul et Manuel le cadet, qui est né le 16 novembre 1919, mon père.

    Vers l’âge de 9 ans, Manuel est laissé « libre » le long des plages et fume déjà la cigarette avec les pêcheurs.
    Son père est parti vendre les tickets aux voyageurs en gare d’Alcaras ; sa mère a refusé de quitter son bord de mer.

    Pour le canaliser un peu et arrondir les comptes de fins de mois, il est placé simultanément, comme apprenti chez un maraîcher ; un fabricant de cordes ; puis chez un artisan fabricant de chaussures.
    Paul, lui apprend à lire sur un atlas. Il retient sans faille le nom des pays et de leur capitale.
    Il attire donc l’attention ; une grand-tante le récupère chez elle dans la région de Valencia.
    Grande bigote, elle l’inscrit au petit séminaire en vue d’en faire un prêtre.
    Il a vite fait de comprendre que ce n’est pas sa vocation, s’échappe et revient à 13 ans gratter la terre fertile de Villanova y la Geltru.


    Il a 17 ans lorsque le Front Populaire triomphe en Espagne, en FEVRIER 1936.
    Le 18 Juillet 1936, déjà, éclate la rébellion militaire contre la jeune République.
    Franco arrive avec ses troupes marocaines par le sud.

    Manuel lève le poing en criant :

    -« NO PASSARAN !»

    En FEVRIER 1937, il signe son engagement dans l’armée républicaine et s’entasse dans le train qui conduit la troupe au front :

    - « Lorsque le train a stoppé, une grande peur m’a envahi. Je pense qu’il en était de même pour tous les jeunes qui m’accompagnaient. On ne le montrait pas, mais ça marque pour la vie ceux qui s’en sont sortis.
    Lorsque plus tard, j’ai entendu Brassens chanter ’’mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente…’’, j’en ai fait ma chanson préférée. »

    Sur le front, les conditions d’hygiène sont déplorables, manger se fait rare. On recule …

    En FEVRIER 1939, il passe la frontière , remet son fusil aux autorités Françaises et rejoint la cohorte de l’armée républicaine dans un des camps installés en vitesse , celui d’ Argeles-sur-mer.

    Le camp est situé sur un terrain vague clôturé de fils de fer barbelés. On dort à même le sable.
    Manuel retrouve parmi les milliers de ‘’résidents’’ trois compagnons de Vilanova. Ils partagent leurs puces, morpions et autres vermines en essayant d’oublier leur estomac qui crie famine.

    On embauche dans une exploitation agricole, ils se portent volontaires. Le travail y est rude, mais on leur remplit le ventre.
    Faute de zoo à visiter, les gens du village voisin viennent voir ces drôles de dépenaillés.

    La France est en guerre !

    Pétain signe l’armistice.
    On regroupe à nouveau les espagnols à l’intérieur des barbelés. L’Allemagne réclame de la main d’œuvre chez elle pour participer à l’effort de guerre.
    On dit que les espagnols réfugiés iront en priorité à ce travail obligatoire en Allemagne (STO).
    Manuel et deux de ses compatriotes s’évadent du camp.
    Comme ils connaissent mal les chemins de contrebandiers, ils vont errer dans les Pyrénées plusieurs semaines.
    La faim les tenaille à nouveau. Ils trouvent sur un olivier des olives noires et fripées, en font leur repas et s’en régalent. Ils en tombent malades à mourir et sont cueillis, à bout de forces, par les militaires franquistes .

    En FEVRIER 1940 ils se retrouvent au pays , mais dans un camp de travaux forcés du côté d’Almeria, puis d’un bagne à l’autre jusqu’en Andalousie.
    Là, s’est toujours interrompue son histoire, car, lorsqu’il nous racontait , il se mettait à pleurer.
    Comme il était pudique, il trouvait une bonne raison pour aller s’occuper ailleurs.
    Jusqu’au jour, où Daniel lui a fait refaire le ‘’voyage’’ en se rendant à Séville.
    Au fil des kilomètres , il a donné les détails sur les sévices subis des mains revanchardes Espagnoles, armées de triques construites de
    nerfs de bœuf .

    Affaibli ,la peau sur les os, il contracte le typhus . Lui, vous dit:

    - «  Ca m’a sauvé la vie !  ils m’ont hospitalisé, me laissant pour mort.
    Un docteur a essayé sur moi un traitement à sa façon.
    Lorsque ma mère fut informée, elle est descendue pour me rendre visite.
    J’ étais convalescent. Elle est rentrée dans la chambrée, commune à quatre ou cinq malades. Elle a fait le tour des lits sans me reconnaître. Je me suis mis à pleurer, elle a compris que j’étais son fils… » 

    Le toubib l’a pris avec lui comme infirmier pour un temps, puis l’a fait incorporer pour effectuer ses trois ans de service armé, comme garde frontière.

    FEVRIER 1945, il retourne à Vilanova pour faire connaissance avec Ramona. Comme elle fait bien la cuisine, il l’épouse.

    FEVRIER 1954, nouvelle fuite vers Avignon …

    Si ce mois de Février a tant marqué la vie de mon père, il en est de même pour la vie de ma mère.

    Joseph et Marie mes grands parents étaient de robustes paysans.
    La grand mère vendait sur les marchés les légumes et volailles de la ferme.
    Rudes de caractères hérités des générations précédentes.
    Pour l’anecdote, lorsque mon arrière grand-père maternel mourut son épouse s’habilla de rouge pour l’ enterrement ; elle avait promis de fêter ainsi les départs de tyrans.

    Ramona était la quatrième d’une famille de huit enfants.
    Leur maison fut détruite par les bombardements franquistes.
    La guerre civile la jeta adolescente de 16 ans sur les routes de l’exil avec ses parents.
    L’aviation franquiste, mitraillait les colonnes de ces familles en partance.
    Arrivés exténués à Cerbère, son père décréta qu’il n’irait pas plus loin.
    Ramona, Paquita, Alba, Pierre, Francisco, Jean , annoncèrent qu’ils continuaient vers la France.
    Le père resta, mais la mère ne put se résigner à laisser partir seuls ses enfants et les suivit emportant dans son balluchon le petit Carlos ( Joseph, l’aîné, était sur le front).

    En FEVRIER 1939, passée la frontière on les entassa dans la benne d’un camion avec d’autres fugitifs. Ils furent conduits à Lectoure dans le Gers.

    La vie s’organisa, les garçons savaient travailler la terre et les filles trouvèrent des places de femmes à tout faire.
    C’est à cette époque, qu’ils allaient apprendre quelques mots indispensables de Français.

    Le grand père, entre temps s’était fait ramassé avec la troupe en déroute.
    Il parvint à faire prévenir son épouse qu’il était au camp d’ Argelès .
    Le propriétaire fermier qui employait la famille , réussit à lui faire retrouver les siens, qu’il regroupa dans une ferme.

    En FEVRIER 1941, devant la progression des forces Allemandes,
    Ils regagnèrent tous la Catalogne.

    La misère, la faim, mais surtout la Peur régnaient dans leur petite ville qui avait été jadis prospère.
    Peur de la dénonciation, il suffisait de marcher dans la rue et que l’on vous montre du doigt, pour être aussitôt arrêté, questionné, torturé.
    Il était fréquent que des personnes se jettent par les fenêtres de la guardia civil, pour échapper aux interrogatoires musclés et cela longtemps après la fin de la guerre civile.

    Un cousin germain resta caché dans une fosse septique aménagée en cache, il n’ en sortait que la nuit venue. Son épouse passa dix années de cauchemar,de peur et de privation.
    Mon père, peu de temps avant notre départ pour la France, le cacha chez nous, avant de le conduire en lieu sûr, d’où peu à peu il réapprit à vivre au grand jour, sous l’identité d’un parent décédé.

  • Mes angines !

    Une fois par mois, se produisait ce scénario :

    - « maman je ne peux pas aller à l’école j’ai mal à la gorge. »

    Ma mère me prenait la tête entre ses deux mains, posait ses lèvres sur mon front, pour évaluer ma température.
    Moment délicieux que celui là, ses baisers étaient entre temps inexistants.
    Effectivement une nouvelle angine et la fièvre me clouaient au lit . Le médecin confirmait.
    Remède : piqûres de pénicilline , c’était la grande mode.



    Une sage femme, accoucheuse la nuit, d’ origine suisse, était venue s’installer au dessus de la boulangerie de la route de Lyon. Elle faisait office d’infirmière de quartier le jour.
    Se déplaçant à bicyclette, du 1er janvier au 31 décembre. Mistral de face ou dans le dos, jusqu’après l’âge de 85 ans, toujours à la même vitesse d’un escargot en vadrouille ( son vélo suisse avait le frein sur pédalage rétro).

    De son sac elle tirait une boîte métallique chromée de laquelle elle extirpait aiguille et seringue. Elle demandait une casserole dans laquelle elle faisait bouillir de l’eau, sa seringue et les aiguilles.

    En attendant la « stérilisation » et l’entartrage du matériel , on lui offrait le café, elle nous racontais ses fantasmes.
    Amoureuse de Gérard Philippe la ‘’coqueluche’’ des Avignonnais. Elle le voyait à tous les coins de rue :

    - « Madame Ramona, si vous voyez le jeune garçon de la villa Delorme, face à la boulangerie … Je viens de lui faire une anti-tétanique . Mais qu’il est beau ! La tête crachée de Gérard. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui caresser le dos … quel dos ! … Ah s’il avait 10 ans de plus … » 

    Une fois le café avalé, j’avais droit à son injection.
    Cela a duré deux ans, puis, un jour plus rien , si ce n’est une
    hépatite C , sortie de sa seringue et décelée 20 ans après.
    Daniel, le ‘’Gérard Philippe’’ voisin, avait certainement eu le privilège d’un traitement de faveur : seringue, aiguille neuve et stériles, puisqu’il n’a pas eu de jaunisse.

    Je m’acclimatais . Mes rêves peu à peu s’espacèrent, les tourbillons ne me submergeaient plus.
    Un matin, une lettre timbrée de Tarrega en Espagne, mit la maison en fête.
    Jean le jeune frère de Ramona, demandait si nous pouvions l’accueillir avec son épouse et le bébé Joseph.
    La chambre au premier fut aménagée pour recevoir ces chers parents.

    Leur arrivée coïncida avec un hiver des plus rigoureux, fin février1956.
    Dans le four du poêle chauffaient en permanence des briques de terre cuite, le soir nous les enroulions de papier journal pour les mettre dans nos lits.
    Il y gelait dans les chambres .
    Au moment d’aller nous coucher, mon père enflammait de l’alcool à brûler dans une casserole ; une douce chaleur passagère nous aidait dans la séance de déshabillage.
    Notre respiration faisait dans la chambre, comme la vapeur qui s’échappait de la bouilloire sur le poêle et se condensait sur les murs qui coulaient l’eau. Les vitres se couvraient de glace.

    Il a neigé énormément et gelé à moins 20 par dessus.
    Pour les enfants ce fut un émerveillement.
    Nous découvrions la neige pour la première fois.

    Avant le rire des enfants sortis pour faire le bonhomme de neige, le silence feutré de la campagne fut brisé dans la nuit par l’éclatement des troncs d’oliviers en végétation avancée. Ce fut une catastrophe.

    Les chantiers se sont arrêtés pour cause d’intempéries, je vis mon père resté à la maison, pour la première et dernière fois de sa vie, participer aux tâches ménagères.
    Difficile de se défaire des coutumes hispaniques : un homme, même catalan, surpris avec un balais dans les mains, était catalogué de : "maricon".
    Alors avec une serpillière ?




  • CHEMIN DE LA ROQUETTE.

    Les drapeaux ont pavoisé :

    Dans la cuisine au dessus du poêle : molletons, langes et couches, séchaient jour et nuit depuis le retour de Ramona et du bébé : Georges.

    Dans le quartier un commerce a vu le jour cette année là.

    Loueur de machines à laver !

    Une cuve dans laquelle tourne deux hélices, brassant l’eau et le linge , elle se charge par le dessus.
    Pas de couvercle, le spectacle assuré pour les gamins.
    Deux rouleaux en caoutchouc, surmontaient la cuve, ils écrasaient le linge pour l’essorer. Nous nous relayions pour tourner à deux mains la manivelle qui les mettait en rotation.

    Pour 5 francs, elle nous fut livrée pour la journée à domicile, par madame Daïdekoff , réfugiée russe, bonne femme hautement charpentée, forte comme un turc et au langage à faire rougir les poissonnières marseillaises.
    C’était avec une brouette en bois qui lui servait de moyen de transport, qu’elle fit son entrée triomphale à la maison.

    Mère de famille très nombreuse, elle perfectionnait son métier de laveuse à domicile.
    Le représentant de chez ‘’Hoover’’ lui avait laissé en dépôt cinq ou six machines, elle organisait les locations et les livraisons.
    Il fallait retenir à l’avance.

    L’eau courante était à la pompe dans le jardin. Nous organisions une chaîne avec des sceaux pour remplir la cuve. Une bombonne de gaz était raccordée pour le chauffage.
    Des copeaux de savon de Marseille comme détergeant ;le linge et go à moi l’honneur d’actionner le commutateur de mise en marche.


    Premier long brassage, premier passage dans les rouleaux. On remettait ça deux ou trois fois; avant les transports d’eau claire; les rinçages et essorages successifs.
    Grosse journée de travail, on se disputait au début du chantier pour tourner la manivelle. Les ampoules aux mains nous calmaient assez rapidement.
    La cuisine était inondée.

    Il fallait aller étendre dans le Mistral, sur un fil de fer tendu. Le linge était vite sec et rêche à un point, que le papier verre aurait fait autant d’effet sur nos épidermes que nos draps de lit et serviettes de toilette.

    Le vendredi matin, une trompette sur le chemin signalait l’arrivée du poissonnier, la balance romaine en bandoulière, fidèle à ses clientes, par tous temps.
    Il tirait derrière son vélo une remorque dans laquelle étaient entassées des cagettes remplies de poissons rarement frais ;rafraîchis d’un peu de glace pilée en été.

    Ramona habituée aux arrivages des pêcheurs sur le port Villanova y la Geltru, ne pu jamais se résoudre à utiliser ce commerce de proximité, malgré les :

    - « Elle est belle ma raie … Mon merlan, qui veut de mon de mon merlan frétillant ? … »

    Elle s’était fait copine avec la poissonnière du banc des halles à quatre kilomètres de chez nous. C’était bien mieux pour notre santé.

    Le garde manger, placé dans la remise plus fraîche, conservait les aliments à l’abri des mouches et des insectes.
    Mon père avait trouvé une glacière fabrication système ‘’D‘’. Elle ressemblait à un gros coffre fort. Le samedi le camion du glacier, livrait les pains de glace pour la semaine, au voisinage.
    Fini le beurre dans l’eau fraîche l’été.

    Lorsque sa trapadelle voulait bien démarrer, le boulanger faisait sa tournée.

    Moments privilégiés autour de ces marchands, les femmes se retrouvaient dans la rue, discutaient de la dernière angine du petit, du prix du charbon, ou celui du bœuf.
    Le climat était chaleureux.

    La ’’ TSF’’ : objet sacré pour mon père.
    C’était le moyen d’avoir des nouvelles du pays, de se familiariser avec la vie politique française, de s‘évader.
    Les bulletins d’informations moments solennels où il fallait entendre les mouches voler !

    Maman tremblait lorsqu’elle le voyait s’intéresser aux évènements qui se déroulaient en Algérie :

    - « Souviens toi que nos papiers sont provisoires. »

    - « Ne sois pas inquiète, je me tiens simplement au courant des actualités.»