15/06/2007

1958.... la famille grandit !

 

On dit que lorsque le bâtiment va, tout va.
Donc, Manuel après une formation accélérée au centre FPA est allé rejoindre, armé de sa caisse à outils, mes oncles sur les chantiers .
Les barres d’immeubles, poussaient comme des champignons.
La main d’œuvre manquait dans les petites entreprises de maçonnerie. Des réfugiés italiens nous avaient précédé de quelques années ; nombreux avaient déjà monté leur entreprise.
Les portugais eux aussi arrivaient sans papiers avec leurs valises en carton.

Manuel se levait tôt, emportait dans la musette la gamelle, préparée avec amour par Ramona.


Cette nourriture saine lui donnait assez de force pour retrousser à nouveau les manches à sa descente de bicyclette, le soir dans notre jardin.
Au fond du potager un petite canal alimenté par les eaux de la Sorgue permettait aux riverains du quartier d’arroser leur terre.
Le Syndicat de gestion du canal établissait le calendrier des jours et heures d’attribution de l’eau, et il n’était pas rare d’avoir à se lever à 1 ou 2 heures du matin, pour irriguer .


Manuel fut sollicité à maintes reprises par les établissements Jouve & Cie, ils cherchaient un maçon pour l’installation de leurs boiseries sur les chantiers, ainsi que pour l’entretien des locaux de leur petite fabrique de menuiseries.
Mon père n’aurait qu’à parcourir 200 mètres pour se rendre au travail.
Difficile de choisir entre :
Une meilleure rémunération dû aux nombreuses heures effectuées.
Des déplacements nécessitants de longs parcours, à bicyclette.


Et :
Un salaire moins important.
Des horaires lui laissant le temps pour enfin pouvoir être plus présent, et pour ce rêve qu'il a depuis longtemps : se bâtir un jour sa propre maison

La proximité du travail, fit pencher la balance, lourdement, vers la petite fabrique.


Pour Ramona aussi la vie allait changer.
De jour en jour nous la voyions prendre de l’embonpoint, la famille allait s’agrandir.
Cette nouvelle grossesse la faisait parfois pleurer, si elle avait pu choisir ! Son humeur était souvent maussade.
Pour lui alléger le travail il fut décidé que je m’occuperais du poulailler :
dans un seau, la veille au soir, je mettais à tremper les restes de pain sec, de toutes petites pommes de terre qui avaient cuit dans la journée. Le lendemain j'ajoutais du son et je mélangeais le tout.
Notre chien Dick, magnifique bâtard roux, raffolait de cette pâté.
Le maïs, le blé, l’herbe arrachée dans le jardin, les salades montées complétaient cette alimentation. Le plus difficile pour moi, c’était de pénétrer dans l’enclos, j’avais peur des coqs, lorsqu’ils voyaient la porte s’ouvrir ils se précipitaient, alors un seau d’une main, un bâton de l’autre je me frayais un passage au milieu des volailles. Pendant que les volatiles se restauraient, j’allais ramasser les œufs. Ils étaient encore chauds.
A l’aide d’un arrosoir en zinc je remplissais les abreuvoirs, l’eau devait être toujours propre, afin d’éviter les maladies.

Les grandes vacances étaient synonymes de jeux, de liberté dans les champs, de gaieté.
La journée commençait par un copieux petit déjeuner, à l’espagnole, sur de larges tartines de pains nous écrasions une tomate, que nous allions cueillir dans le jardin, bien rouge, bien mure, juteuse à souhait, avec un parfum que vous ne trouverez nulle part ailleurs que dans votre jardin, une pincée de sel, un filet d’huile d’olive, et suivant la disponibilité, une petite omelette ou du jambon. Un verre de lait complétait le tout.
Après quoi il était temps d’aider au ménage, et aux travaux de la basse cour.
Comme maman, ne pouvait plus ramasser les haricots verts, Joséphine et moi nous mettions chacune à un bout de la rangée et nous faisions la course pour en finir au plus vite, les feuilles des haricots laissaient des marques sur la peau de nos jeunes bras et sur nos jambes nues.

Ce n’était que vers 11 heures que nos jeux pouvaient commencer.
Arrivaient alors, Geneviève qui par la fenêtre de sa chambre suivait l’évolution de la situation, Cricri qui depuis 10 heures faisait les 100 pas devant notre portail.
Les cachettes étaient légion, en catimini nous allions au fond du jardin pécher des têtards dans le canal, la peur de la correction nous retenait de prendre des bains.
Georges avait pour compagnon et complice Joseph notre cousin. C’était plus qu’un cousin pour lui, ils avaient six mois de différence, c’était un peu un frère jumeau.
Notre oncle, sa femme et Joseph habitaient de l’autre côté de la rue au n°13.
Deux jours avant la date prévue de l’accouchement, nous vîmes arrivée notre tante, Andrée épouse de l’oncle Carlos, ils résidaient au Camp-Rambeau, dans une petite maison au milieu des champs à peu de distance de chez nous.
- « Je viens chercher les enfants. Nous les invitons à passer quelques jours chez nous. »
Allégresse générale, c’était la première fois que nous partions, à la joie
de « découcher » s’ajoutait une petite poupée âgée à peine de deux mois et qui était notre cousine Marie-Ange.
Au soir du 25 juillet notre père vint nous chercher.
- « Alors ? questionna Andrée »
- « C’est une fille, Patricia, tout c’est bien passé, Ramona va bien, nous avons besoin de Marie-Alba. »
Du haut de mes 10 ans je me sentais investie de nouvelles responsabilités.
Un soir, alors que les informations venaient de s’achever, Manuel contrairement à son habitude, resta à table au lieu d’aller se mettre à travailler le potager :

-« Ramona, la maison est mise à la vente, ou nous partons vivre ailleurs ou nous l’achetons, le propriétaire est pressé. »

-« Manuel, tu te rends compte de l’énormité de ce que tu dis ? Acheter, avec quoi ? Habiter ailleurs ? Où ? Nous repartons ? »

Elle était furieuse, Ramona, chaque fois que mon père abordait le sujet, elle répliquait qu’il vivait de rêves, en fait c’était elle qui rêvait de repartir, de quitter la France pour retourner en Espagne.
Son seul horizon à elle c’était ce chemin de la Roquette, cette petite épicerie de la Croix Verte, ses soucis de fin de mois, les maladies infantiles, c’était le lot des femmes de ces années là.
En fait elle souffrait, elle en a souffert toute sa vie.

-« Restes calme, ne t’énerves pas, je me suis renseigné, avec nos quatre enfants, nous pouvons obtenir des aides. Et nous ferons comme tous les autres, nous emprunterons. Il nous faut trouver une personne qui puisse se porter caution, lui dit calmement Manuel. »
Ce soir là maman alla se coucher avant tout le monde, laissant là notre père et nous.
Dans son désespoir, Ramona se confia au vieux couple qui dans le passé nous avait trouvé cette demeure.


Un soir à la surprise générale, une magnifique Ariane, pénétra dans notre cour, il en descendit un couple, une belle femme, magnifique, habillé avec élégance, perchée sur des talons de 10 cm, je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi beau, avec elle un monsieur en costume sobre.


- « Manuel, Ramona, je suis Marcelle, la fille de vos amis, voici mon mari Marcel, mes parents ont beaucoup d’affection pour vous. Ils nous ont parlé de vos soucis et nous pensons pouvoir vous aider. »
Mes parents étaient muets de stupeur.

- « Cette maison vous devez l’acheter, je me porte caution, et vous avance une partie de la somme, lorsque vous aurez votre prêt vous me rembourserez. » Monsieur Marcel venait de parler.

Comme il était tard, mes parents nous prièrent d’aller nous coucher, ce qu’il fut dit ce soir là, je ne le sais pas. La seule chose que je savais c’était que Marcelle était adorée par ses parents et qu’elle n’avait qu’un objectif : leur faire plaisir
Peu de temps après mes parents devenaient propriétaire.
Mon père venait de réaliser un de ces premiers rêves.

07/06/2007

Demain je vous laisse pour quelques jours.

Voici queqlues années que Manuel et Ramona sont retournés dans leur pays, mon pays aussi.
A présent ils demeurent ici :
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Ils coulent des jours paisibles dans cette maison de retraite à proximité de Gerone.

Je vous laisse pour quelques jours et vous souhaite une bonne fin de semaine.

Ramona

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05/06/2007

FEVRIER, mois maudit ?


Un représentant de commerce et une ouvrière de l’usine Pirelli de Villanova ont eu trois fils : Joseph, Paul et Manuel le cadet, qui est né le 16 novembre 1919, mon père.

Vers l’âge de 9 ans, Manuel est laissé « libre » le long des plages et fume déjà la cigarette avec les pêcheurs.
Son père est parti vendre les tickets aux voyageurs en gare d’Alcaras ; sa mère a refusé de quitter son bord de mer.

Pour le canaliser un peu et arrondir les comptes de fins de mois, il est placé simultanément, comme apprenti chez un maraîcher ; un fabricant de cordes ; puis chez un artisan fabricant de chaussures.
Paul, lui apprend à lire sur un atlas. Il retient sans faille le nom des pays et de leur capitale.
Il attire donc l’attention ; une grand-tante le récupère chez elle dans la région de Valencia.
Grande bigote, elle l’inscrit au petit séminaire en vue d’en faire un prêtre.
Il a vite fait de comprendre que ce n’est pas sa vocation, s’échappe et revient à 13 ans gratter la terre fertile de Villanova y la Geltru.


Il a 17 ans lorsque le Front Populaire triomphe en Espagne, en FEVRIER 1936.
Le 18 Juillet 1936, déjà, éclate la rébellion militaire contre la jeune République.
Franco arrive avec ses troupes marocaines par le sud.


Manuel lève le poing en criant :

-« NO PASSARAN !»

En FEVRIER 1937, il signe son engagement dans l’armée républicaine et s’entasse dans le train qui conduit la troupe au front :

- « Lorsque le train a stoppé, une grande peur m’a envahi. Je pense qu’il en était de même pour tous les jeunes qui m’accompagnaient. On ne le montrait pas, mais ça marque pour la vie ceux qui s’en sont sortis.
Lorsque plus tard, j’ai entendu Brassens chanter ’’mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente…’’, j’en ai fait ma chanson préférée. »

Sur le front, les conditions d’hygiène sont déplorables, manger se fait rare. On recule …


En FEVRIER 1939, il passe la frontière , remet son fusil aux autorités Françaises et rejoint la cohorte de l’armée républicaine dans un des camps installés en vitesse , celui d’ Argeles-sur-mer.


Le camp est situé sur un terrain vague clôturé de fils de fer barbelés. On dort à même le sable.
Manuel retrouve parmi les milliers de ‘’résidents’’ trois compagnons de Vilanova. Ils partagent leurs puces, morpions et autres vermines en essayant d’oublier leur estomac qui crie famine.


On embauche dans une exploitation agricole, ils se portent volontaires. Le travail y est rude, mais on leur remplit le ventre.
Faute de zoo à visiter, les gens du village voisin viennent voir ces drôles de dépenaillés.

La France est en guerre !


Pétain signe l’armistice.
On regroupe à nouveau les espagnols à l’intérieur des barbelés. L’Allemagne réclame de la main d’œuvre chez elle pour participer à l’effort de guerre.
On dit que les espagnols réfugiés iront en priorité à ce travail obligatoire en Allemagne (STO).
Manuel et deux de ses compatriotes s’évadent du camp.
Comme ils connaissent mal les chemins de contrebandiers, ils vont errer dans les Pyrénées plusieurs semaines.
La faim les tenaille à nouveau. Ils trouvent sur un olivier des olives noires et fripées, en font leur repas et s’en régalent. Ils en tombent malades à mourir et sont cueillis, à bout de forces, par les militaires franquistes .

En FEVRIER 1940 ils se retrouvent au pays , mais dans un camp de travaux forcés du côté d’Almeria, puis d’un bagne à l’autre jusqu’en Andalousie.
Là, s’est toujours interrompue son histoire, car, lorsqu’il nous racontait , il se mettait à pleurer.
Comme il était pudique, il trouvait une bonne raison pour aller s’occuper ailleurs.
Jusqu’au jour, où Daniel lui a fait refaire le ‘’voyage’’ en se rendant à Séville.
Au fil des kilomètres , il a donné les détails sur les sévices subis des mains revanchardes Espagnoles, armées de triques construites de
nerfs de bœuf .

Affaibli ,la peau sur les os, il contracte le typhus . Lui, vous dit:

- « Ca m’a sauvé la vie ! ils m’ont hospitalisé, me laissant pour mort.
Un docteur a essayé sur moi un traitement à sa façon.
Lorsque ma mère fut informée, elle est descendue pour me rendre visite.
J’ étais convalescent. Elle est rentrée dans la chambrée, commune à quatre ou cinq malades. Elle a fait le tour des lits sans me reconnaître. Je me suis mis à pleurer, elle a compris que j’étais son fils… »

Le toubib l’a pris avec lui comme infirmier pour un temps, puis l’a fait incorporer pour effectuer ses trois ans de service armé, comme garde frontière.

FEVRIER 1945, il retourne à Vilanova pour faire connaissance avec Ramona. Comme elle fait bien la cuisine, il l’épouse.

FEVRIER 1954, nouvelle fuite vers Avignon …

Si ce mois de Février a tant marqué la vie de mon père, il en est de même pour la vie de ma mère.

Joseph et Marie mes grands parents étaient de robustes paysans.
La grand mère vendait sur les marchés les légumes et volailles de la ferme.
Rudes de caractères hérités des générations précédentes.
Pour l’anecdote, lorsque mon arrière grand-père maternel mourut son épouse s’habilla de rouge pour l’ enterrement ; elle avait promis de fêter ainsi les départs de tyrans.

Ramona était la quatrième d’une famille de huit enfants.
Leur maison fut détruite par les bombardements franquistes.
La guerre civile la jeta adolescente de 16 ans sur les routes de l’exil avec ses parents.
L’aviation franquiste, mitraillait les colonnes de ces familles en partance.
Arrivés exténués à Cerbère, son père décréta qu’il n’irait pas plus loin.
Ramona, Paquita, Alba, Pierre, Francisco, Jean , annoncèrent qu’ils continuaient vers la France.
Le père resta, mais la mère ne put se résigner à laisser partir seuls ses enfants et les suivit emportant dans son balluchon le petit Carlos ( Joseph, l’aîné, était sur le front).

En FEVRIER 1939, passée la frontière on les entassa dans la benne d’un camion avec d’autres fugitifs. Ils furent conduits à Lectoure dans le Gers.

La vie s’organisa, les garçons savaient travailler la terre et les filles trouvèrent des places de femmes à tout faire.
C’est à cette époque, qu’ils allaient apprendre quelques mots indispensables de Français.

Le grand père, entre temps s’était fait ramassé avec la troupe en déroute.
Il parvint à faire prévenir son épouse qu’il était au camp d’ Argelès .
Le propriétaire fermier qui employait la famille , réussit à lui faire retrouver les siens, qu’il regroupa dans une ferme.

En FEVRIER 1941, devant la progression des forces Allemandes,
Ils regagnèrent tous la Catalogne.

La misère, la faim, mais surtout la Peur régnaient dans leur petite ville qui avait été jadis prospère.
Peur de la dénonciation, il suffisait de marcher dans la rue et que l’on vous montre du doigt, pour être aussitôt arrêté, questionné, torturé.
Il était fréquent que des personnes se jettent par les fenêtres de la guardia civil, pour échapper aux interrogatoires musclés et cela longtemps après la fin de la guerre civile.

Un cousin germain resta caché dans une fosse septique aménagée en cache, il n’ en sortait que la nuit venue. Son épouse passa dix années de cauchemar,de peurs et de privations.
Mon père, peu de temps avant notre départ pour la France, le cacha chez nous, avant de le conduire en lieu sûr, d’où peu à peu il réapprit à vivre au grand jour, sous l’identité d’un parent décédé.

Consommer autrement.

 

Pour tous ceux de la région d'Avignon qui souhaitent consommer autrement je vous invite à découvrir cette association :

 

http://perso.numericable.fr/asemailles56/semailles/

 

Merci Florence pour cette information.

Mes angines.

Une fois par mois, se produisait ce scénario :

- « maman je ne peux pas aller à l’école j’ai mal à la gorge. »

Ma mère me prenait la tête entre ses deux mains, posait ses lèvres sur mon front, pour évaluer ma température.
Moment délicieux que celui là, ses baisers étaient entre temps inexistants.
Effectivement une nouvelle angine et la fièvre me clouaient au lit . Le médecin confirmait.
Remède : piqûres de pénicilline , c’était la grande mode.



Une sage femme, accoucheuse la nuit, d’ origine suisse, était venue s’installer au dessus de la boulangerie de la route de Lyon. Elle faisait office d’infirmière de quartier le jour.
Se déplaçant à bicyclette, du 1er janvier au 31 décembre. Mistral de face ou dans le dos, jusqu’après l’âge de 85 ans, toujours à la même vitesse d’un escargot en vadrouille ( son vélo suisse avait le frein sur pédalage rétro).

De son sac elle tirait une boîte métallique chromée de laquelle elle extirpait aiguille et seringue. Elle demandait une casserole dans laquelle elle faisait bouillir de l’eau, sa seringue et les aiguilles.

En attendant la « stérilisation » et l’entartrage du matériel , on lui offrait le café, elle nous racontais ses fantasmes.
Amoureuse de Gérard Philippe la ‘’coqueluche’’ des Avignonnais. Elle le voyait à tous les coins de rue :

- « Madame Ramona, si vous voyez le jeune garçon de la villa Delorme, face à la boulangerie … Je viens de lui faire une anti-tétanique . Mais qu’il est beau ! La tête crachée de Gérard. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui caresser le dos … quel dos ! … Ah s’il avait 10 ans de plus … » 

Une fois le café avalé, j’avais droit à son injection.
Cela a duré deux ans, puis, un jour plus rien , si ce n’est une
hépatite C , sortie de sa seringue et décelée 20 ans après.
Daniel, le ‘’Gérard Philippe’’ voisin, avait certainement eu le privilège d’un traitement de faveur : seringue, aiguille neuve et stériles, puisqu’il n’a pas eu de jaunisse.

Je m’acclimatais . Mes rêves peu à peu s’espacèrent, les tourbillons ne me submergeaient plus.
Un matin, une lettre timbrée de Tarrega en Espagne, mit la maison en fête.
Jean le jeune frère de Ramona, demandait si nous pouvions l’accueillir avec son épouse et le bébé Joseph.
La chambre au premier fut aménagée pour recevoir ces chers parents.

Leur arrivée coïncida avec un hiver des plus rigoureux, fin février1956.
Dans le four du poêle chauffaient en permanence des briques de terre cuite, le soir nous les enroulions de papier journal pour les mettre dans nos lits.
Il y gelait dans les chambres .
Au moment d’aller nous coucher, mon père enflammait de l’alcool à brûler dans une casserole ; une douce chaleur passagère nous aidait dans la séance de déshabillage.
Notre respiration faisait dans la chambre, comme la vapeur qui s’échappait de la bouilloire sur le poêle et se condensait sur les murs qui coulaient l’eau. Les vitres se couvraient de glace.

Il a neigé énormément et gelé à moins 20 par dessus.
Pour les enfants ce fut un émerveillement.
Nous découvrions la neige pour la première fois.

Avant le rire des enfants sortis pour faire le bonhomme de neige, le silence feutré de la campagne fut brisé dans la nuit par l’éclatement des troncs d’oliviers en végétation avancée. Ce fut une catastrophe.

Les chantiers se sont arrêtés pour cause d’intempéries, je vis mon père resté à la maison, pour la première et dernière fois de sa vie, participer aux tâches ménagères.
Difficile de se défaire des coutumes hispaniques : un homme, même catalan, surpris avec un balais dans les mains, était catalogué de : "maricon".
Alors avec une serpillière ?

04/06/2007

Chemin de la Roquette

Les drapeaux ont pavoisé :

Dans la cuisine au dessus du poêle : molletons, langes et couches, séchaient jour et nuit depuis le retour de Ramona et du bébé : Georges.

Dans le quartier un commerce a vu le jour cette année là.

Loueur de machines à laver !

Une cuve dans laquelle tourne deux hélices, brassant l’eau et le linge , elle se charge par le dessus.
Pas de couvercle, le spectacle assuré pour les gamins.
Deux rouleaux en caoutchouc, surmontaient la cuve, ils écrasaient le linge pour l’essorer. Nous nous relayions pour tourner à deux mains la manivelle qui les mettait en rotation.

Pour 5 francs, elle nous fut livrée pour la journée à domicile, par madame Daïdekoff , réfugiée russe, bonne femme hautement charpentée, forte comme un turc et au langage à faire rougir les poissonnières marseillaises.
C’était avec une brouette en bois qui lui servait de moyen de transport, qu’elle fit son entrée triomphale à la maison.

Mère de famille très nombreuse, elle perfectionnait son métier de laveuse à domicile.
Le représentant de chez ‘’Hoover’’ lui avait laissé en dépôt cinq ou six machines, elle organisait les locations et les livraisons.
Il fallait retenir à l’avance.

L’eau courante était à la pompe dans le jardin. Nous organisions une chaîne avec des sceaux pour remplir la cuve. Une bombonne de gaz était raccordée pour le chauffage.
Des copeaux de savon de Marseille comme détergeant ;le linge et go à moi l’honneur d’actionner le commutateur de mise en marche.


Premier long brassage, premier passage dans les rouleaux. On remettait ça deux ou trois fois; avant les transports d’eau claire; les rinçages et essorages successifs.
Grosse journée de travail, on se disputait au début du chantier pour tourner la manivelle. Les ampoules aux mains nous calmaient assez rapidement.
La cuisine était inondée.

Il fallait aller étendre dans le Mistral, sur un fil de fer tendu. Le linge était vite sec et rêche à un point, que le papier verre aurait fait autant d’effet sur nos épidermes que nos draps de lit et serviettes de toilette.

Le vendredi matin, une trompette sur le chemin signalait l’arrivée du poissonnier, la balance romaine en bandoulière, fidèle à ses clientes, par tous temps.
Il tirait derrière son vélo une remorque dans laquelle étaient entassées des cagettes remplies de poissons rarement frais ;rafraîchis d’un peu de glace pilée en été.

Ramona habituée aux arrivages des pêcheurs sur le port Villanova y la Geltru, ne pu jamais se résoudre à utiliser ce commerce de proximité, malgré les :

- « Elle est belle ma raie … Mon merlan, qui veut de mon de mon merlan frétillant ? … »

Elle s’était fait copine avec la poissonnière du banc des halles à quatre kilomètres de chez nous. C’était bien mieux pour notre santé.

Le garde manger, placé dans la remise plus fraîche, conservait les aliments à l’abri des mouches et des insectes.
Mon père avait trouvé une glacière fabrication système ‘’D‘’. Elle ressemblait à un gros coffre fort. Le samedi le camion du glacier, livrait les pains de glace pour la semaine, au voisinage.
Fini le beurre dans l’eau fraîche l’été.

Lorsque sa trapadelle voulait bien démarrer, le boulanger faisait sa tournée.

Moments privilégiés autour de ces marchands, les femmes se retrouvaient dans la rue, discutaient de la dernière angine du petit, du prix du charbon, ou celui du bœuf.
Le climat était chaleureux.

La ’’ TSF’’ : objet sacré pour mon père.
C’était le moyen d’avoir des nouvelles du pays, de se familiariser avec la vie politique française, de s‘évader.
Les bulletins d’informations moments solennels où il fallait entendre les mouches voler !

Maman tremblait lorsqu’elle le voyait s’intéresser aux évènements qui se déroulaient en Algérie :

- « Souviens toi que nos papiers sont provisoires. »

- « Ne sois pas inquiète, je me tiens simplement au courant des actualités.»

Avignon, ville d'eaux.


Pas besoin d’un sourcier autour d’Avignon pour trouver l’eau.
Les remparts protègent du côté nord, les coups du Rhône vif. Au sud, la vivacité des eaux claires de la Durance sont endiguées jusqu’au grand fleuve.
Entre les deux, un réseau de sorgues et de canaux partagent aux paysans les eaux claires issues de Fontaine de Vaucluse .
Ces sorgues, passent même sous les remparts pour aller faire tourner les roues de la rue des roues et des teinturiers.
Puis se perdaient sous la vieille ville, devenant égout; se mêlant aux caves et sous-terrains ’’secrets’’, qu’empruntaient les papes, pour rejoindre leurs maîtresses.
Aujourd’hui, le domaine des rats, qui attendent patiemment la prochaine épidémie de peste, en faisant des razzias dans les cuisines des bouibouis servant la bouffe infecte aux heureux festivaliers.
Puis ces eaux chargées, allaient enfin engraisser, les ablettes, anguilles, chevesnes, barbeaux (pas ceux de la rue de la bourse, non) …
Les Aloses, en excursion printanière, évitaient les vire-vires installés sur les berges du Rhône, qui toutefois en piégeaient quelques unes pour nos assiettes, le jour de la communion solennelle .
Le bac à traille, attaché à son câble, nous faisait faire la croisière entre quai de la ligne et l’Ile de la
Barthelasse …


Tout était réuni pour qu’enfin Ramona, enceinte jusqu’au cou, finisse de déprimer.
Mais un jour l’ eau de la nappe phréatique est monté au niveau des racines de nos salades.
Nous sommes allés jeter un coup d’œil au passage à niveau de la voie SNCF qui sert au quartier de digue de protection.

Le fleuve boueux, recouvrait le chemin de halage et ‘’charriait’’.
Les riverains faisaient provision de bois de chauffage ; équipés de tridents accrochés à une corde, ramenaient les troncs d’arbres sur la rive.
L’ île de la Barthelasse en face, était déjà sous les eaux. Les animaux parqués sur des monticules aménagés.
Le lendemain, les enfants des jardins neufs étaient absents à l’école. Ils aidaient les parents à mettre les meubles du rdc hors de portées des eaux, avant de sortir leurs radeaux de fortune, confectionnés avec de vieilles planches liées sur des bidons.
Ils allaient pouvoir s’éclater quelques jours. Habitués et entraînés aux inondations ( trois ou quatre fois l’an).
Les annonces disaient que l’Ardèche et l’Ouvèze en amont donnaient à plein régime et que la Durance remplissait son lit en allant couper le cours du Rhône sous Avignon.
Le 7eme Génie a déposé des barques autour et dans les points bas de la ville.
Les portes des remparts ont été obturées avec batardos, du fumier et des sacs de sable. L’eau montait toujours, le soir même elle était dans notre cour.
Dans la nuit, les pompiers ont chargé Ramona dans leur barque et ont ramé jusqu’à la maternité située à deux kilomètres.
Le lendemain matin, Manuel très joyeux nous annonçait que nous avions un petit frère…

Le Père Noël existe.....

La grande maison à coté de chez nous est habitée par un ancien capitaine à la retraite.
Leur petite fille a mon âge. Espiègle, effrontée, elle sera deux ans ma camarade de classe. Et nous quittera ensuite pour aller habiter Paris.

Son idole est Brigitte Bardot .
Elle sera plus tard Caroline Cartier, actrice de cinéma.

Son jeune oncle, est passionné de politique, il met régulièrement la maison en ébullition.
Lorsque nous l’entendons jouer frénétiquement du piano, nous savons que l’orage a éclaté entre lui et son père Gaulliste.
Comme il le respecte, c’est le piano qui trinque.


Il rejoindra sa sœur et sa nièce et deviendra journaliste dans un grand quotidien.

Je vous ai dit que l’école rassemble tout un panel de nationalités.
Dans le secteur Français se trouve la nouvelle Piaf des années
60 :
Mireille Mathieu, accompagnée d’ une ribambelle de frères et sœurs.

Nous avons une directrice, madame Julien, qui suit de près l’évolution des élèves de son école. Mes difficultés sont grandes à cause de ce nouvel idiome, elle convoque mes
parents :

- « Il faut qu’elle reste à l’étude, je me charge de superviser ses devoirs, je l’aiderai au besoin. »

Je récupère de ce fait assez rapidement le niveau des élèves de mon âge. Ma vie d’écolière s’ améliore aussi.

Grand soulagement de mes parents désarmés devant la complexité du français. Eux gardent les coupures de journaux et apprennent les mots par cœur.

Papa après les journées sur le chantier, travaille très tard au
jardin , bêche, sème, sarcle, arrose et élève lapins, poules , pigeons , canards dans la mare qui a été comblée depuis.

A l’approche de Noël, les copines à l’école ne parlent que du « Père Noël ».
Pour moi, c’est une découverte.
En Espagne, le soir de Noël je mettais une bûche et les chaussures dans un coin de la salle à manger.
Le lendemain, je trouvais à proximité des friandises, à condition d’ avoir été sage.
Pour les jouets il fallait attendre, l’ arrivée des rois le 5 janvier.
La coutume existe toujours, dans toutes les villes et villages d’Espagne, ils distribuent des bonbons en ramassent les lettres d’ enfants, sur les ramblas.

Le 6 janvier les jouets sont apportés aux enfants par les Rois.

Courant novembre, la mémé bienfaitrice a été hospitalisée.
Avant de partir elle a appelé mon père :

- « Manuel, la maison doit restée occupée.
Ramona accouchera en janvier; l’hiver est rude chez nous .
Tu installes ta famille ici.
J’ai averti le propriétaire, tu continues à lui payer le loyer comme d’habitude. »

Qu’elle merveille d’avoir une chambre pour ma sœur et moi; une grande cuisine chauffée par un poêle à charbon et sur lequel maman va pouvoir nous cuisiner à nouveau les plats succulents dont elle a le secret.

Mes parents ont une chambre à côté de la cuisine, et c’est par là que nous accédons aux 2 pièces de l’étage qui vont devenir les chambres des enfants.

Pour ce qui est du confort ? Rien !

L’eau de la pompe à l’extérieur; pas de salle de bain et surtout pas de toilette, une cabane dans le jardin en fait office.

Pour l’eau chaude, une immense marmite se trouve en permanence sur le coin du poêle, un grand baquet en zinc sert de baignoire.

Nous allons avoir notre première fête française.
Qu’elle impression étrange, je suis partagée par l’allégresse des préparatifs de Noël et par la nostalgie des personnes et du confort laissés au ‘’pays‘’.
Toute la journée maman s‘est démenée.
Papa a coupé une branche de cyprès pour faire un arbre de Noël. Pas question d’acheter un sapin, le budget est serré.
Il est beau notre arbre, il fait rire les petites voisines, qu’elle importance.
Pour nous c’est merveilleux.

Ce soir l’ ambiance à la maison est joyeuse, douce chaleur,
nous allons recevoir nos premiers invités : l’ oncle et sa compagne, sa fille, la famille catalane qui nous a trouvé ce ‘’paradis’’ inespéré.

La gaieté accompagne le repas. Maman est, pour une des premières fois depuis longtemps : souriante et c’est communicatif.
Elle se démène avec son gros ventre.

Dans la maison se trouve un vieux phonographe avec une pile de vieux 78 tours. La voix de Tino Rossi entonne « Petit Papa  Noël ».

Toc ! Toc ! Toc. On frappe à la porte. Effrayée, je me blotti dans les bras de papa.
Qui arrive ?
La porte s’ouvre en grand.
Le bonhomme vêtu de rouge est sur le seuil, les bras chargés de cadeaux.
Mon premier Père Noël :
La poupée que je découvre est presque aussi grande que moi, ma sœur, la bout en train, a décidé de faire du tricycle dans la maison.

Cette nuit là, pour la première fois depuis notre arrivée en France, ce rêve tenace ne viendra pas troubler mon sommeil :

« Je suis couchée dans mon lit, une spirale tournant à toute vitesse et venant de très loin, me submerge et m’ emporte dans un vide sans fin. Je tombe, je tombe, je ... »








03/06/2007

Réveilles toi, nous sommes arrivés

Arrivée dans la nuit glaciale






- « Réveilles toi, nous sommes arrivés ! »

- « Mais où sommes nous ? …
Allons nous changer une fois de plus de train ?
Non, c’est fini, nous sommes arrivés à destination. »

Je suis tout engourdie, j’ai froid, ma sœur Joséphine dort dans les bras de maman.

Dans le hall désert de la gare un couple nous attend.

On me présente le tonton Joseph et sa compagne .
Je ne comprends pas ce qu’ils me disent, ils ne parlent pas comme nous !

Joseph est le frère aîné de maman, celui qui en 1940 n‘est pas rentré avec ses parents , frères et sœurs en Espagne ; car il était condamné à mort par la police franquiste.

Nous avons pris à pied la rue de la République. Par une nuit glaciale. Le Mistral souffle fort, emportant tout sur son passage, désormais il va falloir s’accoutumer !

Nous sommes le 26 février 1954.

La fièvre me fait grelotter, face à la statue de Frédéric Mistral, mon oncle me roule dans une couverture, c’est le début d’une longue série d’angines .

Nous traversons la cité, pour arriver dans un modeste appartement de 3 pièces perchés au troisième étage d’une vieille bâtisse .

- « Bienvenue chez nous ! »

- « Maman, je veux partir, c’est noir ici, et moi je préfère ma maison, pourquoi ?… »

Papa agacé me demande de me taire :

- « Tu dois dormir, demain tu verras, tu seras contente, tu vas apprendre à parler français comme ton oncle et ta tante, tout ira bien soit tranquille. »

- « Maman demain irons nous à la plage ? »

Elle est gênée et ne sait comment dire qu’il me faudra attendre des années avant de revoir la mer.

Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. J’ai mal jusqu’au plus profond de moi.

Oh , ma maison, tu me manques, qu’est ce que je fais chez ces étrangers qui ne savent même pas parler le catalan ?

Ma sœur se réveille en pleine forme et donne un aperçu de sa bonne humeur à la famille, bien malin qui va la faire rester tranquille.

Qu’elle drôle d’idée de m’inscrire dans une école privée !

On m ’a placée au fond de la classe, personne ne s’intéresse à moi. Je dois de parler Français à la patience de mon oncle et de sa belle-fille et aux religieuses le ''je vous salue Marie pleine de grâce".

Nous ne resterons pas très longtemps chez l’oncle.
Le climat devient progressivement pesant, trop de personnes dans un si petit espace.


Maman commence une longue période de dépression :

- « Nous devons trouver une pièce, n’importe quoi, mais nous devons partir d’ici ; » ne cesse-t-elle de dire. 

Mon père fait des kilomètres à pied, de ferme en ferme pour demander de l’embauche.

Les nouvelles vont vite, lorsque la petite communauté espagnole a été avertie de notre arrivée, la solidarité, des gens simples et démunis, est venue à notre secours.

Première surprise :
Lazaro, compagnon d’infortune de mon père, au camp de concentration d’Argelès-sur-Mer puis, au bagne Franquiste, est à Avignon.

Deuxième surprise:
un couple de Villeneuvois, réside ici depuis la guerre civile d’Espagne:

- « Manuel, nous avons trouvé une chambre pour vous. »

Lueur d’espoir dans les yeux de maman.

La campagne aux portes de la ville est belle, de grands jardins, de petites routes, des chemins odorants.

La maison est grande et vieille !

Nous sommes accueillis par une grand-mère, bien plus vieille que les miennes laissées en Catalogne :

- « Alors c’est vous qui cherchez à vous loger ? »
Elle parle moitié français, moitié espagnol, il faut la comprendre, mais c’est vite fait.

- « Oui, même une petite pièce nous conviendrait en attendant mieux. »

- «  J’ai une ancienne remise, si elle peut vous dépanner. Comme vous pouvez le voir il faut pomper l’eau dehors pour en avoir. Elle sort glacée. »

- « Qui entretient le jardin? » demande mon père.

- « Je suis trop âgée pour le travailler, si tu as le cœur à l‘ouvrage, il est à toi. »

Elle vient d’ensoleiller notre vie.


Entassés sur un charreton : une table, trois chaises, deux lits et quelques menues affaires, ma sœur et moi assises les jambes ballantes dans le vide… à nous la nouvelle vie.

- « Et si nous l’achetions cette maison ? » lance mon père .

- « Tu es complètement fou ! Nous n’avons plus d’économies,
Tu es sans travail, sans carte de séjour.
Tu veux que je te dise ? Moi, toutes les nuits, je rêve que je rentre au pays. »

- «  Ne te fâches pas, j’essayais simplement te faire sourire. »

- « Tu oublies qu’en janvier prochain nous aurons un enfant de plus ? Comment allons nous faire ? »

- « Ne désespère pas, je vais trouver du travail. »

Mon père, avait bien prédit : la maison et le jardin, un peu plus tard ils l’ont achetés.


En Espagne, papa travaillait à l’usine italienne Pirelli.

Chef d’atelier à la fabrication des chaussures et des bottes en caoutchouc.

Dans la périphérie d’Avignon, pas d’industrie dans cette branche, il lui faut donc trouver une formation. Il a à choisir entre le bâtiment et l’agriculture. Il est devenu maçon.

Le plus urgent est d’obtenir une carte de travail.
Sans carte de résident, son passeport le prive pour l ’instant du statut de réfugié politique.

La solidarité sera d’une grande efficacité. A la suite d’un stage de formation et d’un contrat de travail dans une entreprise de maçonnerie, les papiers en règle lui ont été délivrés.

Je continue à rêver de ma terre natale en sanglotant dans mon lit chaque soir. Je surprends maman à pleurer elle aussi.


Fini les vacances. C‘est la rentrée dans une nouvelle école publique.
C’est super, nous sommes entre italiens, arméniens, français et les deux catalanes.
Il y a aussi Marie-Paule qui est et restera ma meilleure amie .


Toutes ces communautés ont connu les mêmes galères que nous.
A la maison nous parlons catalan en famille.

Lorsque nous allons faire les courses dans les grands magasins les vendeuses font rougir maman en lui disant :

- « Je ne comprends pas ce que vous dites !  Appliquez vous, parlez français ! »
Ca me rend folle de rage.

Maman a appris ce qu’elle connaît en français à Lectoure.
C’était lors d’une première exode de sa famille , vers la France, pour cause de guerre civile.

À suivre……













02/06/2007

Petite enfance, ou comment devenir grand


Il était une fois dans un pays voisin…..

Cette histoire c’est une tranche de ma vie d’enfant telle que ma mémoire me la restitue.

Jusqu’à l’âge de cinq ans, tout n’était qu’insouciance et bonheur. J’étais la petite fille modèle des livres de contes,
Nous habitions une jolie petite ville au bord de la mer.

Mon quotidien était fait de rires, de baignades, de bagarres avec ma petite sœur, l’enfant terrible de la famille.

En 1954, janvier pour être plus précise, après des fêtes joyeuses, tout à basculé.

Un matin en me réveillant, maman nous a tenu ces propos :

« Il va falloir être très sages, nous allons devoir partir.
Il ne faut en parler à personne, j’aimerai que tu rassemble tes jouets les plus gros pour les donner à ta petite cousine »

Le choc ! Partir….. Donner ma grande cuisinière, mon petit vélo ! Mais c’était donc grave !

Oui c’était TRES GRAVE.
Dans la nuit nous avons quitté l’appartement, oh nous ne sommes pas allés bien loin.
Des voisins nous ont cachés pendant une semaine, interdiction de sortir, il ne fallait pas que l’on puisse les soupçonner de nous héberger !

Par une froide nuit de Février 54, nous voilà traversant tels des fantômes cette ville si chère à mon cœur, pour nous retrouver dans un hall de gare glacial, désert où seule une cousine en larmes était venu nous dire Adieu.
C’était la maman de la petite à qui j’avais donné mes trésors, la seule à savoir que nous partions sans connaître notre destination.



Ni mes oncles et tantes, ni mes cousins ne surent ce soir là que nous les quittions pour de longues années.

Cette nuit là j’ai « vieilli » d’un seul coup.

Nous n’étions ni des voleurs, ni des truands, nous étions des gens respectables, mais pour qui la fuite était la seule façon d’échapper à la torture, à la prison pour mon père actif militant pour la liberté et les droits de l’homme.

Chose incroyable, mon père, libre penseur, anti-clérical, a du notre salut à un évêque qui lui a fait parvenir un passeport pour lui et sa famille, par l’intermédiaire du curé de la paroisse.

« Caches toi avec les tiens.
Ils vont venir t’arrêter, prends ces papiers, tiens toi prêt à disparaître sans laisser de traces.
Ne dis à personne où tu vas, car la torture est une façon très courante pour faire parler. »

à suivre